- L'esprit du lieu -
Il en est de certains textes comme de la rencontre avec certains peintres. L'oeuvre s'impose par son souffle, sa lumière et sa matière. J'ai découvert ce texte de Jean Claude GUILLEBEAU par hasard, en feuilletant distraitement. Le choc fut brutal et je vous en fait cadeau ; une vraie rencontre avec un vrai auteur. Quel plaisir !
...Avec le temps seulement - avec l'âge ! - s'impose une évidence : le vrai butin d'un voyage n'est pas celui qu'on croit. On partait vers je ne sais quelle découverte, on revient lesté d'une seule image, ou d'un bruit ; on s'employait loyalement à comprendre, on se souvient surtout d'avoir senti. André Suarès le disait déjà, dans son Voyage du Condottiere : l'essentiel, c'est l'émotion.
On se croyait journaliste, on n'était que passant ordinaire... Seul le recul du temps, en effet, permet de décanter cette émotion indéfinissable qui nous a fugitivement saisi, un jour, sur les quais de Paramaribo, près d'une grève islandaise, au pied de Sainte-Sophie à Istanbul, devant les murailles d'Antioche, les ruines de Beyrouth, les clochers de Prague ou les hauteurs de San Francisco. Seuls les filtres successifs du souvenir, ce méticuleux tamis de la mémoire, nous aident à identifier ce qui s'était réellement inscrit au-dedans de nous à ce moment-là. Alors, et alors seulement, nous commençons a pouvoir répondre aux vraies questions : pourquoi, diable, étions-nous partis si loin ? Qu'allais-je chercher, au juste, dans ces confins " où je suis étranger " ?
Cette immatérielle pépite, trouvée et retrouvée sans cesse sur la route, je l'appelle l'esprit du lieu. Elle semble fragile comme un mirage, mais elle survit à tout le reste. Lorsque s'oublie peu à peu tout le superflu du voyage
- connaissance, documentation, chiffres... -, elle demeure aux tréfonds de nous. C'est une certaine harmonie entr'aperçue sous un ciel différent; c'est une confidence recueillie dans une foule africaine, un message engrangé sur un trottoir d'Orient. Là-bas les hommes ont construit avec le monde un rapport spécifique ; là-bas ils entretiennent avec la vie et la mort un commerce particulier. Et c'est pour cette ,raison que se trouvait " enchanté " cet univers à nul autre pareil où, l'espace d'un moment, ils m'auront fait place.
Nul exotisme dans tout cela. Ni planches à clous, ni colibris fantastiques, ni femmes girafes. L'esprit du lieu est étranger a ces clichés ordinaires qui conspirent à faire du voyage une marchandise. (Différence! Différence!) C'est à l'homme partout semblable à l'homme qu'il s'adresse. Il lui parle d'un sentiment communicable et, par conséquent, de fraternité humaine. Ici s'impose l'idée d'on ne sait quelle opiniâtreté dans la survie, là tout semble organisé autour de certaines mélancolies, là-bas c'est le meurtre ou l'injustice qu'on n'en finit pas d'évaluer, en connaissance de cause. Infime détail, parfois, il se dit en quelques lignes ; vaste histoire, d'autres fois, il requiert, pour être évoqué, davantage de mots. Il n'est même pas exclu qu'il ait été, ici ou là, imaginaire. Et qu'on se soit trompé. Quelle importance ?
C'est à la modestie qu'inclinent les plus longs voyages....'





